L’atelier des Scribouillards – Scribouillards Chevronnés 3e place

L’association Le Scribouillard a le plaisir de vous présenter le texte qui a remporté la troisième place de notre concours L’atelier des Scribouillards dans la catégorie Scribouillards Chevronnés. Nous vous souhaitons à tous une agréable lecture, n’hésitez pas à laisser vos retours pour l’auteur.

Félicitations à Thierry pour cet agréable conte qui nous a transporté tout au long d’un voyage féérique.

Bjorn

Concentré, le moindre faux-pas pouvant lui être fatal, comme à sa quête et à ceux qui espéraient en lui et en son succès, Bjorn avançait prudemment mais rapidement. Le temps était précieux et il le savait. Il ne connaissait pas cette forêt et n’aurait jamais osé s’y aventurer aussi profondément de son propre chef, mais il n’avait pas eu le choix. Ce qu’il cherchait se trouvait, disait-on, en son cœur, là où la canopée était si dense que la lumière ne parvenait plus à pénétrer, ne serait-ce que par quelques rais épars. Un endroit sombre, sauvage et mystérieux, et dont personne, de mémoire d’homme, n’était jamais revenu. Il devait être le premier. Il le savait aussi. La vie de tout son village en dépendait ainsi que celle de sa douce Ilga que le mal avait fini par toucher à son tour. Son état était stationnaire mais déjà bien avancé quand il commença ce voyage ; qu’en était-il alors ? Dix jours et dix nuits étaient déjà passés. Des hommes d’armes l’avaient accompagné jusqu’à l’orée de la forêt. Il leur avait fallu une semaine entière pour enfin l’atteindre. Là, ils l’avaient quitté, lui souhaitant bonne chance. Ils monteraient le camp et l’attendraient durant une lune complète, après il serait de toute façon trop tard. Il était leur dernier espoir, leur seul espoir, eux aussi le savaient, même s’ils n’en dirent rien. Son ami Triss, fier et redoutable guerrier, avait voulu l’accompagner plus loin dans sa quête pour l’épauler et, au besoin, le protéger, mais la prémonition qu’il avait eu en rêve était claire, il devait la mener seul. Il n’était pas un lâche, ni même plus peureux qu’un autre, mais il n’était pas un guerrier. Sa seule arme était sa dague qu’il tenait de son père et dont il ne s’était encore jamais servi. Face aux bêtes féroces qui peuplaient très certainement cette forêt, un arc, une lance ou une bonne épée lui auraient sûrement été d’une plus grande utilité. Toutefois, sa dague était spéciale. Aux dires de son père, il s’agissait d’une arme magique, capable de bien des prouesses. Cependant personne, ne l’ayant jamais vu l’utiliser lui- même, n’aurait pu dire si cela était vrai. Bjorn ne savait trop quoi en penser, mais cette idée le rassurait et, pour l’instant, seul dans cette forêt de plus en plus sombre, c’était bien là tout ce qui comptait. Mais si Bjorn n’avait pas réellement d’arme, comme on l’entend en général, il n’en possédait pas moins la connaissance de la magie, ce qui pouvait lui être bien plus utile si en lieu et place de bêtes féroces, le danger venait de créatures surnaturelles ou autres essences magiques hostiles. Comme son père avant lui, il était le sorcier, le seul de la communauté, même s’il n’était pas un sorcier puissant, il en avait tout à fait conscience. C’était lui aussi qui avait entrevu le remède au mal dans un rêve, et lui seul pouvait peut-être mener à bien cette quête.

S’il n’y avait que peu de lumière pénétrant dans cette forêt, la voûte formée par le feuillage des

arbres était si épaisse qu’il n’y avait pas de vent non plus, ce qui donnait à la forêt un aspect figé et, surtout, la rendait complètement silencieuse. Seul le bruit occasionné par le déplacement de quelques animaux se dérobant à sa vue parvenait à Bjorn, ceci et le bruit de ses propres pas crissant sur le tapis de feuilles à moitié décomposées, entassées là depuis certainement des années et les branches mortes craquant sous ses pieds. Il était sans cesse aux aguets s’attendant toujours à voir brusquement surgir

quelque sanglier ou autre animal de la sorte face auquel il ne ferait pas le poids. Mais, pour l’instant, depuis presque trois jours qu’il progressait, rien de tel n’était encore arrivé. Il priait l’esprit de la forêt pour que cela continue. La cohabitation entre les habitants du lieu et lui s’était jusque-là bien passée, chacun ayant pris conscience de l’existence de l’autre mais sans chercher à interférer et c’était très bien ainsi. Bjorn avançait donc d’un pas ferme et prudent, toujours plus profondément, sans trop savoir quand il atteindrait enfin son but mais il était comme guidé, poussé de l’avant malgré lui et ne se posait pas de questions. Trop de vies dépendaient de la réussite de sa quête. La visibilité déjà faible devint rapidement presque inexistante. Bjorn comprit, même s’il ne pouvait apercevoir le ciel, que la nuit commençait à recouvrir le monde de son grand voile. Ce serait sa troisième nuit dans ce paysage monotone, cette succession d’arbres et de fourrés. Il ne savait combien de distance il avait pu parcourir depuis qu’il s’y était engouffré laissant ses compagnons derrière lui, trois jours plus tôt, mais, à en juger par sa marche soutenue et quasi ininterrompue, cette forêt lui sembla soudain sans limite et un frisson le parcourut. Il pensa à Ilga à qui il devait tant, et l’amour n’était pas la moindre des choses, et dont il était séparé alors qu’il aurait tellement voulu être à son chevet. Mais cela n’aurait servi à rien, il le savait. La seule façon de la sauver était de continuer d’avancer. Il était fatigué et avait faim. Du repos lui était nécessaire, alors il entreprit de préparer son campement pour la nuit. Il s’installa près d’un gros chêne au pourtour dégagé, lui assurant plus de sécurité, posa son sac et commença à rassembler du bois. Avant qu’il ne fasse complètement noir, un bon feu s’éleva qui lui procurerait vision et chaleur et tiendrait à distance les loups pendant les quelques heures qu’il dormirait avant de reprendre sa marche dès que la lumière le lui permettrait de nouveau. Avant de manger puis de dormir, il récita quelques incantations qui tiendraient à distance non plus les animaux qui en voudraient à sa chair mais les créatures et autres apparitions magiques qui pourraient en vouloir à son esprit ou à son essence vitale. Il n’était pas certain qu’elles seraient suffisantes si une attaque de ce type se produisait vraiment mais c’était les seules qu’il connaissait et, comme pour la dague, cela le rassurait. Ces quelques heures de sommeil se passèrent sans encombre. Quand il s’éveilla, le feu était en train de tout doucement mourir. Il se leva, finit de l’éteindre et se remit en route.

Comme il avançait d’un bon pas, les évènements passés qui l’avaient conduit jusqu’ici lui

revinrent à la mémoire. Tout avait commencé au milieu de l’hiver. C’était en apparence un hiver semblable à bien d’autres, les troupeaux étaient rentrés dans les étables et bergeries, tous avaient engrangé assez de provisions et de grains, coupé suffisamment de bois pour passer la longue, rude et sombre période de froid tranquillement, jusqu’au retour des beaux jours. Chacun s’occupait dans son foyer, près du feu qui brûlait dans les cheminées, limitant le temps passé dehors le plus possible. Les jours et les semaines s’écoulèrent ainsi jusqu’au milieu de la saison. Un matin, une brebis fut retrouvée morte sans raison, une autre le jour suivant, puis encore une et comme ceci pendant une dizaine de

 

jours. Si au départ, un seul et même troupeau fut touché cela s’étendit très vite à d’autres bergeries sans cohérence ni lien apparents. Les hommes étaient perplexes. Ils se mirent à perdre le sommeil. En pleine nuit, rompant le silence, un chien se mettait soudain à aboyer violemment comme s’il s’agissait d’un intrus. Aussitôt, le maître se ruait dans la bergerie et invariablement trouvait de nouvelles brebis mortes. Une fois l’un d’eux arriva juste avant que l’animal ne meurt et le vit comme pris de convulsions, les yeux pleins de terreur avant de s’écrouler sans vie. L’hypothèse d’une épidémie fut vite écartée et on commença à parler de sorcellerie ou de quelque être maléfique qui venait chaque nuit se repaître de la vie de leur bétail. Des moutons cela s’étendit aux vaches puis, quelques semaines plus tard, comme on s’approchait de la fin de l’hiver, aux humains. Les premiers à être touchés furent les vieillards les moins robustes puis ce fut le tour des enfants. Contrairement aux animaux, ils ne mourraient pas tout de suite mais après plusieurs jours de forte fièvre, délire et agonie. On fit alors appel à Bjorn en tant que sorcier du village, mais sa magie n’eut pas plus d’effet que les potions et onguents de la guérisseuse qui s’était bien vite avouée dépassée, n’ayant, avait-elle déclaré, jamais rien vu de tel. Les uns et les autres, apeurés, se murèrent alors tant dans le silence que dans l’isolement de leurs maisons. Bjorn sentait, même si personne ne l’avait encore exprimé, qu’on lui en voulait, à lui, le sorcier, de ne pas pouvoir leur venir en aide. Le malheur le toucha à son tour quand une nuit il fut réveillé par Ilga soudainement prise de convulsions. Elle était brûlante et tenait un discours incohérent où se mêlaient des mots d’une langue qu’il n’avait jamais entendue et certainement, pensa-t-il alors, Ilga non plus. Elle tomba très vite dans une sorte de profond sommeil, entrecoupé, parfois, de nouvelles convulsions ou de bribes de discours du même ordre que la première nuit mais, contrairement à tous ceux qui avaient été atteints jusqu’alors, elle ne mourut pas. Bjorn et sa magie étaient inutiles, il n’arrivait même pas à faire baisser la fièvre. Cela faisait plus de deux semaines qu’elle était dans cet état quand il fit un rêve étrange, un rêve qu’il savait en être un et qu’il tenait pour réel en même temps. Dans ce songe, on lui montrait une forêt, le chemin à parcourir pour s’y rendre, et qu’au cœur de celle-ci se trouvait la solution qui ne pouvait être révélée qu’à lui seul. Il réunit alors le reste du village et d’un commun accord ils décidèrent qu’il irait. Quelle autre alternative avaient-ils ? Quelle autre chance ? Quel espoir ? Et si la prémonition s’avérait juste ? C’était quand même, lui, lui qui connaissait les secrets de la magie, qui avait reçu ce rêve.

Un peu plus de deux semaines étaient passées depuis. Une pour préparer l’expédition, une autre pour se rendre jusqu’à la forêt où sa quête avait véritablement commencé. Plongé dans ses souvenirs, il avait été moins sur ses gardes et fut soudain surpris par l’impression d’un danger le talonnant. Il avait été distrait, c’était de sa faute. Il n’avait pas le droit de se laisser aller à rêver, il le savait. Cette négligence pouvait lui être fatale. Quelque chose était là, de plus en plus proche. Instinctivement, il se retourna mais ce n’était pas un être de chair et de sang dont il s’agissait et ne vit rien. Pourtant cette chose était bien là, sur ses traces, invisible, se rapprochant rapidement. Cette fois-ci, le danger était bien réel. Sans

 

plus réfléchir, il se mit à courir, droit devant lui, aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Il s’y était tellement enfoncé que la forêt était devenue si dense et sombre. Il ne devait pas chuter, surtout ne pas chuter ou la chose serait immédiatement sur lui. Combien de chances avait-il de lui échapper de toute façon ? Lui, un simple mortel, face à une créature maléfique. Tout en courant, il récitait des formules de protections semblables à celles qu’il disait le soir, mais comme il le craignait, il n’était pas de taille, ses incantations étaient sans effet et la chose continuait de se rapprocher. Il la sentait de plus en plus présente en lui et dans son esprit. Le souffle court, il sentit qu’il perdait de la vitesse. A quoi bon fuir ? Autant affronter le mal en face et mourir dignement. Il s’arrêta donc s’adossant à un arbre et, alors qu’il sentait la chose s’immiscer en lui, comme par réflexe, il tira sa dague de son étui. Celle-ci se mit aussitôt à briller d’une lueur qui lui fit fermer les yeux et, au même instant, un cri inhumain sembla retentir dans toute la forêt. La chose avait fui, sa lame redevint pareille à celle de n’importe quelle dague, il était sauvé.

Même s’il ne se laissait plus distraire par la moindre pensée, la découverte du pouvoir réel de sa dague lui redonna du courage. Il se sentait soudain plus fort, et, puisque ceci avait été possible, pourquoi ne réussirait-il pas à mener sa quête à bien ? Il marcha ainsi tout le reste de la journée et la moitié du jour qui suivit, quand il déboucha soudain dans une espèce de clairière parfaitement circulaire où, le sommet des arbres se rejoignant en une sorte de plafond, on n’y voyait quasiment rien. Bjorn usa d’un sortilège qui permit à ses yeux, semblables alors à ceux des chats, d’évoluer dans ce nouvel espace sans problème. Le grand cercle que formaient les arbres était en apparence vide mais il lui sembla deviner une forme immobile en son centre. Cela pouvait être une pierre, une souche comme un homme. Mais qu’est-ce qu’un homme ferait là ? Il sortit sa dague et prudemment s’approcha dans sa direction. Aucune réaction du côté de l’arme, il n’en resserra pas moins la poignée. La forme ne bougeait toujours pas. Il pouvait bien s’agir d’un rocher. Etrangement, il avait beau s’en approcher, elle n’en restait pas moins indéfinissable. Quelques pas seulement l’en séparaient quand il s’arrêta. Il n’était toujours pas capable de définir ce qui se trouvait là et cela le troubla. Qu’était-ce donc ? Puisque ses yeux ne lui permettaient pas de voir il décida de les fermer, se tourna vers lui-même, et ouvrit son esprit. Ce qu’il avait pris pour un rocher lui apparut alors tout autre. Un vieil homme, couvert d’un ample manteau à capuche était assis face à lui. Bjorn su qu’il n’avait rien à craindre de lui. Il le salua avec respect et, comme il entreprit de parler, l’homme lui fit signe de garder le silence. Son regard intense faisait montre d’une extrême concentration. Le temps n’avait alors plus de sens ni d’importance. Le lieu même s’effaçait. Seuls ces deux êtres, ces deux essences et leurs esprits comptaient. Bjorn était soudain étrangement calme, comme si toute la tension qu’il portait depuis des semaines se dissipait soudain. Peu à peu, il sentit des mots entrer en lui, la voix de l’homme lui chuchotait comme une douce mélodie qu’il

 

écoutait et, plus que cela, absorbait. Cela dura un moment, puis la voix se tut. A ce moment-là, Bjorn n’aurait pu répéter les phrases qu’il venait d’entendre mais il savait qu’elles étaient en lui.

– « Maintenant tu dois partir, lui dit le vieil homme, hâte-toi, le temps presse. »

Les yeux toujours clos, il visualisa l’homme lever un bras maigre, l’index de la main droite tendu vers lui. Sans réfléchir, comme s’il avait toujours su que c’était là la chose à faire, il tendit son index à son tour. Les doigts se touchèrent, il rouvrit les yeux, le vieil homme, la clairière même, avaient disparus. Il se trouvait à l’orée de la forêt, à l’endroit où il avait quitté ses compagnons quelques jours plutôt. Des voix et des bruits résonnaient à quelques pas de là. Ces amis étaient toujours là. Bjorn sentit une immense joie mêlée de soulagement l’envahir et se mit à marcher dans leur direction. Triss fut le premier à l’apercevoir et courut aussitôt à sa rencontre. Les hommes avaient promis de rester une lune complète, le cycle n’était pas encore achevé, ils avaient tenu parole, même s’ils ne pouvaient que difficilement cacher leur surprise. Seul Triss, peut-être, en tant que fidèle ami, avait toujours voulu croire en sa réussite, si improbable fût-elle.

Remplie de joie, ne ménageant ni ses efforts ni les chevaux, la troupe réussit à rejoindre le village en seulement un peu plus de cinq jours. Quand ils découvrirent combien de leurs amis étaient morts entre temps et combien d’autres avaient été touchés par le mal depuis leur départ, leur sourire s’effaça. D’une résistance hors du commun, Ilga était toujours vivante, mais au plus mal. Sans tarder, même si à bout de force, Bjorn demanda alors à tous de se rassembler sur la place du village et se plaça en son centre. Là, il ferma les yeux, leva les bras devant lui et les mots, ces mots que lui avait chuchotés le vieil homme, tout naturellement lui revinrent et sortirent de sa bouche. Timidement tout d’abord puis d’une voix de plus en plus forte et assurée. Pendant un long moment, concentré, il récita lui-même ces mots qu’on lui avait chuchotés, comme une douce musique. Le silence régnait. Chacun retenait jusqu’à son souffle et fixait Bjorn, fasciné, tant il leur semblait alors différent et surtout mû d’une puissance tranquille. Personne n’aurait pu dire combien de temps cela dura mais, quand finalement il s’arrêta et rouvrit les yeux, tous surent que le mal avait disparu du corps de leurs êtres chers, du village comme de toute la contrée où il avait commencé à s’étendre. Bjorn avait réussi.

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